plan de cette partie du site - -

Citoyens du Monde - Agenda - Congrès des Peuples

Esperanto

Français

English

Les titres - Au jour le jour - Libres propos - Autres publications
LIBRES PROPOS

Cosima de Boissoudy

Le déni planétaire des inondations

Certes, les inondations constituent depuis toujours les catastrophes naturelles les plus meurtrières. La rapidité de ces phénomènes, leur imprévisibilité liée au climat ou à des tremblements de terre plus ou moins proches, comme les tsunamis, les superficies concernées parlent d’elles-mêmes, ainsi que les populations impactées et les montants souvent pharamineux des dommages. Encore faut-il considérer, d’une façon assez générale, le déni en matière d’urbanisme qui perdure depuis des décennies, outre le déni climatique. Une attitude qui ne fait qu’aggraver cette menace et touche souvent plus largement les populations vulnérables pour une raison simple : les zones riches sont généralement mieux protégées, de même que les quartiers riches, mais jamais suffisamment.

Ces derniers mois 2017 d’août à octobre, à marquer d’une pierre blanche, les pluies diluviennes de la mousson ont causé la mort de près de 1 500 personnes en Asie. En Afrique de l’Ouest, le Niger, le Nigeria et la Sierra Leone cumulent également plus d’un millier de victimes des pluies et de la montée des eaux, ainsi que des centaines de milliers de sinistrés. Aux États-Unis, l’ouragan Harvey a provoqué 80 décès et des dégâts matériels considérables. Deux mois plus tard, près de 62 000 personnes sont toujours déplacées, dispersées dans 37 états. À Saint-Martin, entre 7 000 et 8 000 personnes ont dû quitter l’île après l’ouragan Irma, certaines n’y étant toujours pas revenues. Jusqu’à l’Irlande, frappée le 16 octobre par une tempête sans précédent, considérée comme de mauvais augure pour l’avenir. Puis le Vietnam en octobre, où des pluies historiques pour cette région ont fait des ravages, submergeant 34 000 habitations et 22 000 hectares de rizières.

Le déni urbanistique

Comme l’aggravation des ouragans et l’augmentation des précipitations qu’entraîne le réchauffement climatique, la montée des eaux et l’érosion des côtes sont aussi une réalité sur l’ensemble de la planète, simplement l’impact humain et économique de ce phénomène touche déjà plus visiblement les deltas d’Asie, où la salinité de l’eau portée par les fleuves fait reculer les cultures séculaires de rizières, de cocotiers ou de vergers, poussant les habitants cultivateurs à rejoindre les villes vers une existence précarisée. Parmi les zones les plus exposées à l’élévation du niveau de la mer selon l’ONU, le delta du Mékong est en première ligne ; 20 % de la population du Vietnam y vit et plus de la moitié de la récolte de riz, de fruits ou de poissons en provient. Cela concerne aussi en priorité d’autres régions dont les plaines alluviales d’Égypte, l’archipel des Maldives, mais aussi des zones très urbanisées comme Canton, Shangai, Bangkok…

Le déni urbanistique face à ces phénomènes conjugués est une évidence en ce qui concerne les villes et métropoles littorales, sur tous les continents. Ces villes sont en effet généralement soumises à un autre facteur de nature géologique, la subsidence ou affaissement des sols, dû à l’excès de pompage des nappes phréatiques et à la liquéfaction des sous-sols. Les villes côtières « descendent » inexorablement. Cette subsidence parfois très visible lorsqu’elle provoque des failles et des affaissements de terrain est désormais surveillée et prise en compte par les urbanistes, mais tardivement et localement, comme à Tokyo ou Shangai, quand il faudrait reconsidérer la croissance des mégapoles et dans certains cas la limiter drastiquement, ce dont il n’est jamais question : toujours plus grand. Quand il faudrait reconsidérer aussi la croissance démographique et l’urbanisation mondiale… Ainsi que la déforestation et la construction de barrages, autres facteurs aggravants.

L’aggravation des phénomènes

Pour reprendre un exemple récent, celui de Houston frappé par Harvey, des voix se sont élevées à la suite de cette catastrophe pour dénoncer la politique urbaniste de la ville, et le fait que des scientifiques et des experts avaient prédit depuis des années qu’un tel ouragan, conjugué à une onde de tempête, pouvait survenir. Prédiction qui eût mérité d’être prise au sérieux si l’on considère que le Texas, sur cette côte très exposée, a subi soixante-dix cyclones tropicaux ou subtropicaux depuis 1980, et cinq inondations majeures durant les huit dernières années. Les scientifiques comme la population s’accordent sur un point, l’aggravation de ces phénomènes, sans trouver un réel écho auprès des politiques malgré un débat constant sur le sujet.

Houston est aussi signalée, depuis les ouragans Ike et Allison, les plus meurtriers, comme une zone particulièrement dangereuse à ce titre puisqu’elle abrite le plus vaste complexe de raffinerie et pétrochimique des États-Unis ; ce gigantesque réservoir de pétrole et de produits chimiques constitue une menace de pollution majeure.

La ville, cependant, a délibérément continué de suivre la même politique durant des décennies, celle d’un développement sauvage en s’abstenant de légiférer sur les zones constructibles, industrielles ou résidentielles, et en favorisant les entrepreneurs. Houston reste l’une des villes à plus forte croissance du continent, l’agglomération atteignant la superficie de 1 600 km2. Le type d’habitation souvent privilégié est également en cause : des lotissements de maisons individuelles bon marché. Au détriment, dans certains cas, de zones réputées inondables et de zones naturelles qui absorbaient les eaux pluviales comme la Katy Prairie, au nord-ouest de la ville, dont la surface initiale de 2000 km2 a diminué d’au moins 50 % depuis le début de son urbanisation dans les années 1970, certaines zones en étant désormais protégées.

L’état du Texas n’a par ailleurs jamais investi dans une étude préconisée après les ouragans précédents, et les fonds nécessaires pour la construction d’infrastructures n’ont jamais non plus été réunis faute d’accords entre les parties, le Texas revendiquant une contribution fédérale. Le budget demandé par l’Army Corps of Engineers, agence fédérale supervisant les projets d’ingénierie civile, pour une étude de protection de la ville qui devait durer cinq ans, était de 20 millions de dollars, et l’état n’acceptait d’en payer que la moitié. Actuellement, les dommages toujours en cours d’estimation sont au minimum, selon les sources et les facteurs pris en compte, de 73 milliards de dollars.

Parallèlement, Donald Trump, dont les promesses de campagne comprenaient un vaste plan de développement des infrastructures, a signé le 15 août 2017 un décret* facilitant les constructions en remaniant le processus d’examen environnemental préalable qui, selon lui, ralentissait le rythme des projets et réparations. Le CEQ, Council of Environmental Quality, arbitrera désormais les études et problèmes environnementaux avec une priorité à l’efficacité et à la « performance », en veillant surtout à réduire les coûts et les délais.

Donald Trump a également révoqué une règle de l’ère Obama** imposant à tous ces projets fédéraux des protections supplémentaires contre les inondations, prévue pour en renforcer la pérennité et atténuer les dommages causés par le changement climatique. Ces mesures étant survenues juste avant Harvey, on pourrait imaginer, dans un autre monde, que le Président américain change d’avis ? Ou qu’une instance mondiale puisse interférer, en vertu des risques environnementaux et humains ? Hum… Non.

Le gaz de la vie…

En octobre 2017, pour sécuriser cette politique, Kathleen Hartnett White a été nommée à la tête du CEQ fédéral. Venue de la Texas Commission on Environmental Quality, elle incarne de façon absolue le déni climatique, niant en particulier l’impact du CO2 : « Peu importe le nombre de fois où le Président, l’EPA (Environmental Protection Agency) et les médias déplorent la “pollution par le carbone sale”, le carbone lui-même n’est pas polluant ! Comme vous le dira un dictionnaire, le carbone constitue la base chimique de toute vie. Notre chair, notre sang et nos os sont faits de carbone. Le dioxyde de carbone (CO2) est le gaz de la vie sur cette planète, un nutriment essentiel à la croissance des plantes dont dépend la vie humaine. Combien notre gouvernement a habilement masqué ces réalités fondamentales et les avantages environnementaux des combustibles fossiles ! », écrivait-elle dans un article en 2015, « Clearing the air on climate change ***» (« Éclaircir l’atmosphère sur le changement climatique », pour reprendre son jeu de mot).

Au final, si l’actualité passe à d’autres sujets, des milliers de vies sont durablement bouleversées et certaines séquelles restent indélébiles : disparitions, traumatismes, paupérisation, déracinement et précarisation, endettement, chômage et leur corollaire, l’augmentation de la délinquance… L’excellente série de « fiction-documentaire » Treme****, du nom d’un quartier de la Nouvelle-Orléans, décrit la situation catastrophique de la ville après Katrina et s’attache à suivre quelques existences de personnages réels ou fictifs, nombre d’habitants – en particulier des musiciens – jouant leurs propres rôles. Y sont dénoncés, aussi, outre l’absence de moyens et d’entretien des infrastructures de protection, le chaos dû au manque de préparation puis de gestion cohérente des secours, la corruption et les détournements de fonds parasitant la reconstruction, la spéculation immobilière et les profits générés pour certains… Ainsi que la perte patrimoniale et culturelle dans le cas précis de cette ville historique, s’ajoutant aux pertes individuelles.

À l’opposé, c’est un très petit territoire, les Pays-Bas, qui détient le plus important système mondial de protection contre les inondations, prouvant si cela était nécessaire qu’une action constante doit rester prioritaire. Mais les coûts astronomiques de ce type de programme ne permettent pas de transposer ce modèle à l’échelle planétaire.

Aussi loin que son histoire remonte, ce pays à connu des inondations majeures et meurtrières mais celle du 1er février 1953, due à une onde de tempête qui provoqua 2 000 morts, 100 000 sans abris et des dégâts considérables, a marqué un tournant dans sa politique pour une meilleure protection. Le premier plan Delta, initié immédiatement après et s’étalant sur quatre décennies, est à l’origine d’un ensemble d’infrastructures unique au monde dont l’Oosterscheldekering, un barrage de 9 km protégeant la baie de l’Escaut oriental, ainsi que des digues, portes géantes, barrages mobiles… Outre une politique territoriale plus intelligente, en rendant certaines zones à la mer par l’immersion de plaines et de polders, même si le déplacement de villes que certains préconisent reste au stade de débat. Depuis 2015, un nouveau plan Delta prévoit également la sécurisation des rives fluviales et la protection des habitants pour un budget de 20 milliards d’euros.

Investissements massifs, innovations technologiques, transparence, préparation à la gestion humaine des catastrophes, fort de leur expérience et des moyens mis en œuvre, les Pays-Bas font désormais figure de modèle. Parallèlement à l’Office des eaux, le Rijkswaterstaat ou Organisation nationale de l’eau, au sein du ministère des Infrastructures et de l’Environnement, est doté d’un Centre national de gestion des eaux à Lelystad. Dans cet observatoire et point de coordination de tous les projets, les ingénieurs, hydrologues et météorologues mènent une veille constante et préfigurent ce qui devrait s’appliquer dans d’autres régions du monde, ce centre étant régulièrement visité par des spécialistes venus d’autres pays exposés comme le Vietnam, le Bénin, la Chine, l’Égypte ou l’Arabie Saoudite… Les Pays-Bas envoient également des sous-traitants à de grands projets, dont la reconstruction des digues et barrages de la Nouvelle-Orléans, et exportent des inventions telles que des îles artificielles, des maisons sur pilotis et des Zandmotor, ou bateaux dotés de canons à sable pour le renforcement des côtes.

Cette résistance active reste teintée de pessimisme parmi les acteurs de ce programme sans fin… Dans un pays dont 60 % des terres sont inondables, les remises en cause ne peuvent qu’être constantes et l’inconscience serait suicidaire.

Sauver la planète ou l’humanité ?

Dans cette problématique, la nature est la plus forte et le restera, ce que chaque pays devrait considérer comme une vérité première, en particulier en urbanisme. Une autre vérité, en ce qui concerne le dérèglement et le réchauffement climatique, est qu’il n’est pas question de « sauver la planète » comme on peut fréquemment l’entendre ou le lire. Notre si belle planète se porterait en fait visiblement mieux sans l’humanité. L’urgence est plutôt de sauver cette dernière de grandes souffrances, comme le prédisent 15 000 scientifiques dans un manifeste***** alarmant ; et de prévenir aussi bien sûr des destructions naturelles irréversibles, qui seront autant d’amputations subies par les hommes. Jusqu’à quand compterons-nous sur la résilience humaine et la résilience naturelle conjuguées, alors que la rupture est évidente ?

La convergence d’informations fiables et alarmistes confirme que nous sommes arrivés au jour J d’une urgente prise de conscience des citoyens de la planète. Une évaluation exhaustive des ressources réellement disponibles, ainsi que des moyens à mettre en œuvre pour parvenir à un équilibre acceptable est à envisager d’urgence. Jusqu’à présent, les initiatives restent éparpillées, locales, temporaires. Qui prendra l’initiative d’une gestion mondiale rationnelle, unifiée, et quel organisme pour contrôler la mise en œuvre des mesures prises ?… Cet organisme n’a pas encore vu le jour.

Cosima de Boissoudy

Article issu de "citoyensdumonde.net"

 

  1. https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2017/08/15/presidential-executive-order-establishing-discipline-and-accountability
  2. https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/01/30/executive-order-establishing-federal-flood-risk-management-standard-and-
  3. https://townhall.com/columnists/kathleenhartnettwhite/2015/09/29/clearing-the-air-on-climate-change-n2058517 **** https://www.hbo.com/treme/
  4. http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/quinze-mille-scientifiques-alertent-sur-l-etat-de-la-planete_5214199_3244.html

S'enregistrer citoyen du monde

Au sujet du site